Jumana MUSTAFA

Jumana Mustafa est née en 1977 au Koweït, où ses parents se sont installés après avoir quitté la Palestine, avant de rejoindre la Jordanie. Diplômé en droit, elle vit entre la Jordanie et Le Caire et travaille à l’UNDP, à Amman, en tant que responsable du secteur de la communication et de l’information. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, la Jordanie (11 millions d’habitants) accueille en 2023, 2.742.429 réfugié(e)s, syriens, irakiens, yéménites et soudanais, dont deux millions de réfugié(e)s palestiniens. Jumana Mustafa écrit : Renseigne-toi sur les exilés dans ce pays : - que mangent-ils - comment s’habillent-ils ? - Et puis, ris de tout - étonne-toi de tout - et pose davantage de questions - jusqu’à ce qu’il croie en ce qu’il dit - jusqu’à ce que tu croies en ce qu’il dit - Ils reviennent toujours - Ils ont honte d’avoir connu la mort - et de devoir repartir.
Jumana Mustafa a publié cinq livres de poèmes : Joie sauvage (Dar al-Farabi, 2007), Dix Femmes (Institut arabe de recherche et d’édition, 2009), Je tais ce que j’ai vu (Dar al-Farabi, 2012), Je me suis habituée à être invisible (2015), Elle n’est pas ce que Qoraïch a de plus beau (Khatawat Wa Dhilal, 2023) et un roman, Sarmadan (2024). Une anthologie de ses poèmes a été publiée en italien : Inciampo non appena cammino lentamente / Je trébuche dès que je marche lentement (Libreria Dante & Descartes, 2011).
Jumana Mustafa a participé à de nombreux festivals internationaux de poésie et de théâtre en Italie, Syrie, Tunisie, Algérie, ainsi qu’à des soirées poétiques à Damas, Amman et Beyrouth. Journaliste indépendante, elle milite pour les droits de l’homme et la liberté d’opinion, et se bat pour la démocratie en Jordanie. Elle a créé à Amman le festival « Poetry in Theaters ».
Jumana Mustafa est l’une des révélations de l’Anthologie de la poésie palestinienne d’aujourd’hui (éditions Points, 2022) d’Abdellatif Laäbi, qui a également assuré la traduction de ses poèmes, et l’un des phares de la poésie palestinienne d’aujourd’hui, de cette nouvelle génération que j’appelle les poètes de la génération 2000 et de l’ère du désenchantement ; une génération dont le destin national est moins la ligne commune que ne l’est le journal de bord intime du poète, son vécu en prise directe avec le monde et la réalité immédiate : Nous n’avons besoin ni de papillon - ni de flûte - ni d’une source miroitante - Nous voulons ingurgiter un autre verre - pour vivre une heure de plus.
Le poème « Griffes » est le manifeste de la poésie de Jumana Mustafa, celui d’une poète libre et insoumise : Qu’importe si on me montre du doigt - que mon nom soit fustigé - que je reçoive des gifles - que mon cœur soit lacéré - Mesdemoiselles ! Je vends des griffes - je les vends aux plus ravissantes d’entre vous - À moi, à moi - Venez, accourez ! Ce qui frappe d’emblée, c’est la maturité et la dignité de la poète : les femmes - ne prennent pas l’initiative des guerres - ne portent pas les armes - et n’écrivent pas des lettres du front - à l’aimé resté à la maison… - Comme tu le sais - les mères ne tuent pas d’autres mères - n’égorgent pas leurs enfants - n’incendient pas leurs maisons… - Tu le sais bien - Les femmes ne dansent pas sur les cadavres - ne coupent pas les têtes - ne lancent pas de bombes - en se prétendant pacifistes…- Peut-être ne le sais-tu pas encore - les femmes - n’ont pas inauguré toute cette mort - et peut-être ne le sauras-tu jamais - elles n’enfantent pas des tueurs - Les tueurs - s’enfantent eux-mêmes.
L’engagement de la poète se traduit au quotidien dans la vie de tous les jours : Réveille-toi, ô bonheur - nous sommes arrivés. Jumana Mustafa possède un regard qui sait débusquer le réel et le merveilleux dans les faits les plus infimes : Les regards des passants ont rempli ses orbites - jusqu’à devenir ses yeux. Elle possède son ton, résolument intimiste et personnel qui ne doit rien à qui que ce soit, ainsi que ses registres qui vont de la désillusion (Je m’évertue - à écrabouiller publiquement ma fierté) à l’exaltation amoureuse (J’ai envie de toi - comme si nous étions deux hommes - ou bien deux femmes), en passant par la révolte et l’ironie : Je n’ai pas besoin de toutes ces gifles pour m’excuser - Je présente mes excuses.
La poète est volontiers désinvolte, mais jamais cynique : Je parcours les fissures de mon mal - en me servant d’une boîte de conserve. Ou encore : Je biffe la morale - de la reine des abeilles - J’ai volé très haut - et les mâles m’ont poursuivie - Les bourdons ne m’ont pas atteinte - et mon miel - je me le suis gardé.
Ses thèmes se retrouvent dans la condition de la femme, l’amour, la solitude, la liberté (La liberté m’a murmuré - que j’étais sa fille préférée), la mort, l’exil et le pays perdu : Mon triple nom - a vu le jour dans un champ - de mon ancien pays… - Aujourd’hui, nous accouchons dans des hôpitaux - La terre a continué à réclamer le sang - Elle a dévoré nos pères - nos époux - nos fils - sans être rassasiée.
La poésie est Jumana Mustafa est une ode au désir et à la vie : La vie - tant qu’elle est là - Si nous devons porter un toast - faisons-le pour elle - Levons haut nos verres - et soyons tonitruants - impudiques !
Griffes est le premier livre de Jumana Mustafa à paraître en français.
En juin 2025, Jumana Mustafafa est l’une des douze poètes palestinien(ne)s invité(e)s d’honneur à Paris, au 42ème Marché de la poésie. C’est à cette occasion que paraît Griffes, son premier livre de poèmes (traduits de l’arabe (Palestine) par Abdellatif Laâbi) en français.
À lire : Griffes (مَخالِبٌ), Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Abdellatif Laâbi. Édition bilingue. Préface de Christophe Dauphin (Les Hommes sans Épaules éditions, 2025).
Les ogresses m’ont transplantée dans une matrice humaine
et ont fourvoyé mes restes
Elles m’ont revêtue de la peau d’un cadavre de jeune fille
et m’ont relâchée
Je flotte dans ma peau
Les hommes me prennent pour une femme
alors que je suis une petite ogresse
Je rugis quand j’ai faim
quand je désire le maître des ogres
et que j’ai envie du sang de gazelle
Jumana MUSTAFA
(Poème extrait de Griffes (مَخالِبٌ), Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Abdellatif Laâbi. Les Hommes sans Épaules éditions).
Publié(e) dans le catalogue des Hommes sans épaules
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Griffes |